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«Erosion de la biodiversité: le nouveau changement climatique»: en quoi c'est aussi un défi pour les investisseurs

Photo: Markus Spiske

Habitats

«Erosion de la biodiversité: le nouveau changement climatique»: en quoi c'est aussi un défi pour les investisseurs

La destruction de l'environnement est de plus en plus considérée comme un risque économique. Parallèlement, l'intérêt pour les investissements visant à renforcer la biodiversité augmente. C'est également lié au changement climatique. Car sans la nature, ce dernier ne peut pas être freiné.

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Vagues de chaleur dans le nord de l'Inde et au Pakistan. Sécheresses en Afrique. Inondations et incendies de forêt en Australie. Ces événements extrêmes ont fait la une des journaux ces dernières semaines. Les scientifiques affirment qu’en l’absence de mesures correctives, le changement climatique d'origine humaine rendra ces événements plus fréquents et plus intenses.

L'intérêt politique et économique pour freiner le changement climatique ne cesse de croître depuis que l'accord de Paris sur le climat a été adopté en 2015. Des investissements de plusieurs billions de dollars sont nécessaires pour atteindre les objectifs climatiques, et une grande partie doit provenir de bailleurs de fonds privés. Parallèlement, le secteur financier est soumis à une pression réglementaire et sociale croissante pour publier son propre bilan climatique et réduire son empreinte écologique. Aujourd'hui, rares sont les banques, les investisseurs ou les entreprises qui ne se sont pas fixé un objectif de durabilité.

Prestataires de services naturels

Le déclin de la biodiversité devient ainsi un sujet plus urgent. Les acteurs politiques travaillent à l'élaboration d'un nouvel accord mondial qui obligerait les gouvernements à l'échelle mondiale à freiner l'appauvrissement de la biodiversité. Pour le secteur financier également, il représente une menace croissante en terme de réputation ainsi qu'un risque spécifique. En outre, l'intérêt pour la création d'opportunités d'investissement est croissant, affirment les investisseurs et les experts.

Températures en hausse, biodiversité menacée: les deux sont étroitement liés. Le changement climatique est l'une des principales causes de la perte de biodiversité. A cela s'ajoutent la pollution, la déforestation ou l'urbanisation. Parallèlement, la nature est nécessaire pour atténuer le changement climatique: notamment des forêts et des océans sains et résistants qui absorbent le CO2. Le stockage du carbone est bien entendu loin d'être la seule chose dont les gens dépendent. Il y a également l'air pur, l'eau, la pollinisation et les sols fertiles.

Près d’un million d'espèces animales et végétales, sur un total estimé à huit millions, sont menacées d'extinction. Sans mesures correctives, la perte de biodiversité sera plus dévastatrice pour la société et l'économie que le changement climatique lui-même, préviennent les scientifiques. Et ils ne sont pas les seuls.

Le secteur financier est lui aussi de plus en plus inquiet. Le réassureur Swiss Re, par exemple, a écrit l'an dernier que la valeur de la biodiversité s'élevait, selon une estimation, à 33 billions de dollars par an. L'effet des écosystèmes est fermement enraciné dans notre système financier, a averti le réassureur. Les données pourraient aider à prendre des décisions financières qui non seulement ne nuisent pas à la nature, mais favorisent sa reconstruction.

Un rapport du Forum économique mondial (FEM) datant de 2020 a estimé que plus de la moitié du produit intérieur brut (PIB) mondial – 44 billions de dollars – était potentiellement menacé en raison de la dépendance économique vis-à-vis de la nature. La construction, l'agriculture et l'industrie agroalimentaire seraient les trois secteurs économiques les plus dépendants de la nature.

Parallèlement, les modèles commerciaux qui renforcent la nature pourraient créer des centaines de millions de nouveaux emplois, a annoncé l'institut en février. D'ici 2030, une alimentation plus variée à base de légumes et de fruits pourrait créer des opportunités commerciales à hauteur de 310 milliards de dollars par an. Ainsi, environ 75% des aliments dans le monde proviennent de 12 espèces végétales et de cinq espèces animales. Les produits d'origine animale fournissent 18% des calories, mais occupent 80% des surfaces cultivées.

En mars, le réseau de banques centrales et d'autorités de surveillance Network for Greening the Financial System (NFGS) a constaté que les risques liés à la nature – comme la perte de biodiversité – pourraient avoir un impact macroéconomique négatif. Les banques centrales devraient donc tenir compte de ces risques dans leur travail.

L'argent vert

Le problème fondamental est l'absence de signaux du marché, avait déjà averti l'an dernier Partha Dasgupta, professeur à l'université de Cambridge. Dans un rapport très remarqué pour le gouvernement britannique, il a écrit que la vraie valeur de la nature ne se reflétait justement pas dans les prix du marché. Il faut un nouveau critère pour mesurer le succès économique, en tenant compte de la valeur de la nature. Les distorsions de prix auraient également entraîné un sous-investissement dans les ressources naturelles. Dans le même temps, la politique a échoué: les gouvernements dépensent plus d'argent pour exploiter la nature que pour la protéger.

C'est donc – comme souvent – l'argent qui fait défaut. Et c'est là que le secteur financier et les investisseurs entrent en jeu, explique Diane-Laure Arjalies, professeur à la Western University au Canada. Lors de l'entretien, elle explique que le déficit de financement pour restaurer les écosystèmes est certes énorme, mais qu'il peut être comblé. «Nous savons ce qu'il faut faire et comment restaurer la biodiversité. Cela prend du temps», explique L. Arjalies.

Selon la Banque mondiale, il faudrait environ 711 milliards de dollars par an pour combler le déficit. D'une part, l'argent doit être investi dans des projets qui ne nuisent pas à la nature, par exemple dans l'agriculture. D'autre part, il faut des investissements qui préservent ou développent la nature. Cela signifie en fait ne pas utiliser la terre de manière économique, poursuit L. Arjalies.

Il n'y a donc aucune possibilité de générer un flux de trésorerie, et c'est précisément ce qui rend si difficile l'attraction de fonds privés. C'est pourquoi on travaille sur de nouveaux instruments financiers qui doivent non seulement financer des projets qui préservent la biodiversité, mais aussi génèrent du rendement. Un exemple serait ce qu'on appelle un «conservation impact bond», un fonds qui n'est versé que lorsqu'un objectif environnemental donné a été atteint. En même temps, il faut aussi repenser ce qui est considéré comme une valeur économique, dit-elle.

Une pression exercée de toutes parts

Cécile Cabanis est du même avis. Elle est directrice générale adjointe de Tikehau Capital, un gestionnaire d'actifs français qui a annoncé il y a quelques semaines seulement vouloir lancer un nouveau fonds d'impact avec l'assureur Axa et le groupe de biens de consommation Unilever afin de promouvoir l'agriculture régénératrice.

Le secteur financier a un rôle clé à jouer pour trouver des solutions au déclin de la biodiversité, tout en garantissant la création de valeur à long terme, explique C. Cabanis. Parallèlement, les investisseurs pourraient également aider les entreprises à se transformer. «Le problème aujourd'hui, c'est que ce n'est pas considéré comme un investissement, mais comme un coût. Mais si nous ne nous en occupons pas aujourd'hui, il finira par ne plus rien rester qui puisse créer de la valeur».

En même temps, il y a quelques obstacles, poursuit C. Cabanis. Selon elle, il est difficile d'obtenir des données et de mesurer l'effet sur la biodiversité. Le fonds prévu doit, par exemple, encourager l'agriculture qui favorise la santé des sols, ce qui contribue à la biodiversité, à la préservation des ressources en eau et à la lutte contre le changement climatique. Mais contrairement au CO2, il n'existe pas de norme uniforme qui prouve ce qui est réalisé en matière de biodiversité, font remarquer les experts. Le fait que les dommages causés aux écosystèmes soient locaux constitue un autre défi. Ils ne peuvent être réparés que localement, contrairement au changement climatique, où les émissions générées à un endroit peuvent être compensées par des économies ailleurs.

Pour convaincre les investisseurs, il est nécessaire de réinventer la manière dont nous gérons le risque agricole et dont nous mesurons l'impact sur le terrain, écrivent Pascal Christory et Antoine Denoix, représentants d'Axa, dans le communiqué de presse relatif à l'opération. Parallèlement, le secteur financier est de plus en plus conscient de la pression réglementaire qui va s'exercer sur lui pour qu'il mesure son empreinte sur la nature et la biodiversité et qu'il divulgue ses données. Aujourd'hui, des initiatives telles que la Taskforce on Nature-Related Financial Disclosures (TNFD) travaillent déjà à la présentation de tels risques pour l'environnement. Au cours des deux dernières années, plus de 80 institutions financières, y compris en Suisse, ont signé le Finance for Biodiversity Pledge dans le monde entier, s'engageant ainsi à contribuer à la protection et à la restauration de la biodiversité à travers leurs activités et leurs investissements.

«La perte de biodiversité est le nouveau changement climatique», déclare également Alice Legrix de la Salle d'Axa Climate. Pour les investisseurs, c'est donc aussi une question d'image que de s'intéresser à ce sujet. On peut déjà l'observer dans le secteur agricole. «Notre système alimentaire est aujourd'hui un moteur de l'érosion de la biodiversité. Nous savons tous que nous devrons changer la façon dont nous produisons la nourriture». Ainsi, les consommateurs exigent de plus en plus que les produits soient durables.

Pour Laurent Babikian, de l'organisation non gouvernementale CDP, qui collecte dans le monde entier des données environnementales et climatiques auprès d'investisseurs, d'entreprises et de villes, les raisons de cet engagement croissant sont évidentes: «si vous détruisez toutes les espèces et tous les services fournis par la nature, vous ne pouvez plus produire». Certains investisseurs le comprennent déjà aujourd'hui.

Kalina Oroschakoff, «Neue Zürcher Zeitung» (23.05.2022)

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