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Photo: Chris Liverani / Unsplash

Climat et énergie

A Alger, les Etats producteurs de gaz lorgnent l’Europe

Le 7e Forum des pays exportateurs de gaz s’est tenu le week-end dernier à Alger. Derrière la posture anti-occidentale et les appels à l’unité avec Moscou, les producteurs africains comptent bien profiter de la demande européenne

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«Il faut créer un axe de l’honneur pour la Palestine contre l’axe du mal.» Lorsqu’il prend la parole au Centre international de conférence d’Alger, samedi dernier, Ebrahim Raïssi se lance dans une diatribe contre l’«Etat terroriste sioniste» et salue «le combat sacré du Hamas». Un congrès antisioniste? Pas exactement. Le président iranien s’exprimait devant le 7e Forum des pays exportateurs de gaz (FPEG). S’il évoque à peine le gaz, Gaza se trouve en revanche au cœur de son discours. Plusieurs autres intervenants dénoncent le sort des Palestiniens en parallèle des défis de l’industrie gazière pour mieux souligner la nécessité de s’unir. Kaïs Saïed, le président tunisien, va jusqu’à faire un lien entre l’offensive israélienne sur Gaza et le contrôle «des dizaines de milliards de mètres cubes de réserves de gaz» au large de ses côtes.

Les 12 Etats membres et les sept pays observateurs de ce forum créé à l’initiative de Téhéran en 2001 font tous partie du «Sud». Le temps d’un week-end, on pouvait observer comment les guerres en Ukraine et à Gaza reconfigurent le marché énergétique sur la base de fractures géopolitiques. A l’issue de ce sommet de trois jours auquel Le Temps a été convié avec une centaine de journalistes venus du monde entier, la présidence algérienne a publié la Déclaration d’Alger. Celle-ci affirme «les droits souverains absolus et permanents» des pays membres sur leurs ressources ainsi que le rôle déterminant du gaz naturel dans la transition énergétique vers un développement durable. Le texte condamne «toutes les restrictions économiques unilatérales entreprises sans l’approbation préalable du Conseil de sécurité des Nations unies». Un rejet des sanctions occidentales ajouté à la demande de la Russie, de l’Iran et du Venezuela, trois membres fondateurs de l’organisation.

La tentation de l’usage politique

Le FPEG regroupe pour l’essentiel les pays membres de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), à l’exception notoire de l’Arabie saoudite. Mais contrairement à l’OPEP, le FPEG n’est pas un cartel capable de fixer la production et les prix. Certains appellent à une OPEP du gaz et le principe d’une indexation du prix du gaz sur celui du pétrole pour assurer la stabilité a été réaffirmé. Alger accueille désormais un Institut de recherche sur le gaz, première structure permanente de l’organisation. «La conjoncture internationale a offert au Forum gazier une opportunité inédite de briller sur le plan international, explique Hasni Abidi, chargé de cours au Global Studies Institute de l’Université de Genève. Il existe une certaine frustration chez les exportateurs de ne pas avoir réussi en tant qu’ensemble à mener une diplomatie du gaz à l’instar de l’OPEP, d’être impuissants face à la baisse des prix et à l’absence de nouveaux investissements étrangers. D’où la tentation de faire un usage politique de leur sommet annuel, notamment de la part des membres frappés durement par les sanctions.» Une unanimité qui n’allait pas de soi, l’émir du Qatar, Tamim ben Hamad al-Thani, aussi présent, soignant ses liens avec l’Occident.

Plusieurs poids lourds de l’extraction gazière ne sont pas membres du FPEG pour des raisons politiques à l’instar des Etats-Unis, du Canada ou de l’Australie, qui ne veulent pas siéger avec l’Iran, ou parce qu’ils n’exportent pas comme la Chine. Selon les chiffres de l’organisation, ses 19 membres et pays associés, auxquels s’ajoutera l’an prochain le Sénégal, possèdent toutefois 69% des réserves prouvées de gaz et représentent 51% des exportations mondiales de gaz naturel liquéfié (GNL). «D’ici à 2050, la demande de gaz naturel devrait augmenter de 34%, faisant considérablement croître sa part dans le mix énergétique mondial de 23% à 26%», explique son rapport annuel intitulé «Global Gas Outlook 2050». L’objectif de ce forum était de créer «la transparence, le consensus et d’éviter les soubresauts» dans «un système international qui est en train de disparaître», note le diplomate algérien Smail Chergui, ancien commissaire à la paix et à la sécurité de l’Union africaine. «La différence de traitement par les Occidentaux entre l’Ukraine et Gaza donne des ailes au Sud Global», souligne-t-il pour expliquer les déclarations politiques qui ont émaillé la réunion.

Big bang gazier

Si les participants ont insisté sur l’unité, la stabilité et la prévisibilité de leurs productions, à l’image de l’hôte de cérémonie, le président algérien Abdelmadjid Tebboune, c’est que celles-ci sont loin d’être acquises. Le big bang gazier provoqué par les sanctions européennes contre la Russie en réponse à son agression de l’Ukraine n’a pas fini de bouleverser le marché. Les importations européennes de gaz d’origine russe sont passées de 50 à 15%. Après l’explosion des prix en 2022, ceux-ci ont chuté en 2023 pour repartir à la hausse en 2024. «Les restrictions unilatérales illégitimes des pays hostiles ont conduit à la déstabilisation des marchés mondiaux de l’énergie, dénonce le ministre russe de l’Energie, Nikolay Shulginov. […] En guise de mesure «anti-crise», ils introduisent à présent un mécanisme d’achat conjoint de gaz naturel dont le but est d’imposer leurs conditions aux fournisseurs de gaz et donc de les discriminer.» De fait, les pays de l’Union européenne ont décidé l’an dernier de grouper leurs achats de gaz pour mieux en négocier le prix. Fin février, le vice-président de la Commission européenne, Maros Sefcovic, indiquait que les offres des producteurs – excluant la Russie et la Biélorussie – étaient trois fois supérieures aux besoins de l’Union.

Au sein du FPEG, les pays africains comptent tirer leur épingle du jeu. L’Europe s’offre à eux. Premier producteur de gaz naturel liquéfié du monde et principal bénéficiaire jusqu’ici de l’embargo européen sur les hydrocarbures russes, les Etats-Unis vont réduire leurs exportations ces prochains mois. En année électorale, Joe Biden doit en effet limiter les forages pour répondre à l’aile environnementaliste chez les démocrates. C’est du moins l’analyse du dernier rapport mensuel du marché gazier réalisé par le FPEG. Un recul qui devrait se traduire par un rééquilibrage en faveur de l’Afrique. A commencer par l’Algérie, premier producteur de gaz du continent et l’un des principaux exportateurs vers l’Europe.

L’Allemagne et l’Italie se redéploient

S’il était beaucoup question de marché européen à Alger, les Européens brillaient par leur absence. Après avoir été un pays observateur jusqu’en 2021, la Norvège s’est retirée d’un club associant la Russie. En coulisse, l’Italie faisait toutefois entendre la seule voix occidentale dans l’enceinte du FPEG. La vice-ministre italienne de l’Environnement et de la Sécurité énergétique, Vannia Gava, affirme que Rome a l’ambition d’être un «pont» entre l’Europe et l’Afrique pour devenir un «hub énergétique». Des projets de développements communs de transports depuis «la zone du Sahel» à travers l’Algérie et la Tunisie sont à l’étude. Les gazoducs Transmed et Enrico Mattei acheminent déjà du gaz vers l’Italie (augmentation de 20% en 2023), l’Allemagne et l’Autriche. Vannia Gava explique à l’agence de presse italienne Nova que la présidence italienne du G7 «se concentrera sur l’Afrique».

En quête d'«alternatives solides» à la Russie, expliquait ces jours la presse algérienne, l’Allemagne a signé un accord avec Alger pour sécuriser son approvisionnement gazier. La Sonatrach, l’entreprise d’Etat algérienne chargée des hydrocarbures, la plus grande du continent, livrera l’importateur allemand VNG AG. Derrière la posture des discours politiques, la réalité des marchés rappelle l’interdépendance grandissante entre le sud et le nord de la Méditerranée. Alger a réussi «l’exploit» de concilier discours politiques et processus technique dans un monde qui se fracture, estime Hasni Abidi. «Cette approche est dictée par une réalité implacable: les Etats membres sont tributaires des revenus de l’énergie qui représentent la principale ressource pour leur économie.»

Les producteurs de gaz du Sud

Créé en 2011, le Forum des pays exportateurs de gaz (FPEG) comprend 12 membres permanents (Algérie, Bolivie, Egypte, Guinée Equatoriale, Iran, Libye, Nigeria, Qatar, Russie, Trinité-et-Tobago, Emirats arabes unis et Venezuela) qui seront rejoints par le Sénégal en cours d’année et sept membres observateurs (Angola, Azerbaïdjan, Irak, Malaisie, Mauritanie Mozambique et Pérou).

Frédéric Koller, «Le Temps» (07.03.2024)

Sustainable Switzerland publie ici des contenus de Le Temps.

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